Green du 7

Chaos à Sénart. Episode 16

 

 

Chaos à Sénart

Episode 16

Trou N°7

Dès l’instant que les raisons sont toujours irrationnelles, n’importe qui ou quoi peut faire l’affaire. Mais dans le cas de Dieter Krause, j’ai ma petite idée. Tu sais qu’il est importateur en tissus. Et  la filière est largement occupée par des Juifs, et de surcroît,  Krause n’apprécie pas la concurrence.

  • Tu crois vraiment que c’est suffisant ?
  • Très largement ! Un exemple simple  : réfléchit au fameux antisémitisme de Louis Ferdinand Céline. Je ne veux pas remettre en question les analyses des grands critiques littéraires, mais à la lecture de ses pamphlets des années 40, je trouve que cet antisémitisme ne venait pas tant des grands principes standards que des déboires commerciaux de sa maman qui tenait une mercerie ! C’est tout con quelquefois les opinions !
  • Si ce n’est pas vrai c’est bien trouvé !

Nous étions sur le green. Le moment de redevenir sérieux ! En ce qui me concerne c’était en général assez difficile. Mais là…  Souvent j’observais les autres ou je me regardais. Un étonnement me venait, puis un rire intérieur, à voir ces chefs d’entreprises, toubibs, avocats, dirigeants politiques, s’évertuer avec autant de gravité, comme si  leur vie en dépendait, à faire tomber une balle dans un trou… C’est quelquefois un peu farcesque lorsque c’est le moment de  putter ! Au putting-green on enchaîne des balles (et on les rentre) sans quasiment de routine et en match on reste crispés sur le grip comme par crainte que le club ne nous tombe des mains. Souvent ce virus là m’infectait aussi.

Pour cette angoissante tentative d’Eagle, juste accompagné par les friselis des feuilles du célèbre grand saule du 7, je m’accroupissais de chaque côté du drapeau en faisant le tour du green, inclinais plusieurs fois la tête pour calculer la pente du terrain, balayait avec mon gant la plus petite poussière qui pouvait se balader entre ma balle et le trou, aplanissais les moindres irrégularités du sol, prenais doucement mon stance l’air inspiré, ajustais mon putt avec des précisions d’ouvrier spécialisés de chez Rolex, l’exécutait comme le chirurgien attaque son incision…

Et voilà, j’avais réussi l’Eagle ! Raphaël le Birdie ! Remettant notre balle dans les poches, nous repartions fiers et presque hautains vers nos chariots…

  • Si tu cherches dans ce domaine, dit Raphaël, Krause n’a pas le monopole de l’antisémitisme.

Il me rappela les allusions d’un tel, les réflexions d’un autre, les plaisanteries d’un troisième. Cela n’en finissait pas ; finalement personne n’était clair et indemne.

Dans certains milieux, le mot juif et le mot socialisme par exemple provoquaient de vrais réflexes conditionnés. La plupart n’y voyaient d’ailleurs aucune taquinerie. « Quel Juif ! » disait untel quand on évoquait un trait d’avarice de tel autre. « Elle a des jambes de Juive » avais-je entendu dire Madame Guichard pour décrire la démarche d’une co-compétitrice que pourtant elle appréciait. Pensaient-ils vraiment ces propos employés, étaient-ce des habitudes de langage machinales ou inconscientes ? Si quelqu’un les avait priés de s’expliquer, quelle teneur auraient-ils donné au mot : juif ?

Loin de moi l’idée de confondre Madame Guichard et Krause. Mais la seconde préparait involontairement le nid du premier. Je me souvenais d’une expérience que nous faisions, lycéens au labo de chimie de Talma à Brunoy : dans une éprouvette, un liquide contenait en suspension, indécelables, des centaines de grains de je ne sais quelle composition chimique ; il suffisait d’ajouter une goutte d’un autre produit pour que les grains se figent et forment au fond de l’éprouvette un agglomérat très compact. Les remarques acerbes sur les Juifs ressemblaient à ces grains. Elles erraient furtives, banales dans les méandres de la société. Mais des Krause pouvaient à tout instant se positionner en rajoutant un révélateur et provoquer la réaction. Ainsi, les goguenardises sur les Juifs avaient construit les rails vers les chambres à gaz…

Kevin nous a croisés sur le chemin caillouteux, sous les aboiements du toujours même chien agressif dans son jardin, qui même si nous avons l’habitude de l’entendre nous surprenait toujours un peu… A la façon dont Kevin nous a salués, j’ai pensé qu’il n’était encore au courant de rien- ou qu’il cachait bien son jeu ! De sa voiturette, les trois clubs avaient disparu.

  • Pour en revenir à Krause, tu crois vraiment que ?
  • Honnêtement non. Remarque, des angelots exterminateurs il en surgit tous les jours. Il y a celui qui veut débarrasser la planète des prostitués, l’autre des pédérastes, un troisième des brunes ou des rousses. Un jour on verra arriver un exterminateur de golfeur sans casquette !! Plus sérieusement, je ne vois pas Krause dans un rôle d’assassin.
  • Il en confierait plutôt la tâche aux autres.
  • Ou alors le coup de folie peu vraisemblable pour lui mais il tient trop à son confort. Un assassinat et bye-bye la Ferrari et les palaces !
  • Pourtant tu évoquais il y a un instant la détermination pouvant être exacerbée par différents facteurs…
  • Une passion isolée ça se gère. Mais un panachage ? Une passion peut servir d’activateur à une autre. Imagine que Krause ait fait des propositions à Déborah.
  • Ben dis donc, à t’écouter, c’est la tentatrice universelle !!
  • Absolument ! Elle a tout pour elle ! Une femme comme Déborah, pas un être humain ne la regarde sans éprouver quelque chose !
  • Je suis d’accord avec toi ! Mais tu penses à quoi vraiment ? Ses fesses ?
  • Là tu as l’esprit mal tourné ! Reconnais que Déborah attirait l’attention ! Et même si c’est un salopard, Krause n’en est pas moins un mec. Ainsi il a fait des avances à Déborah. Elle le rejette et badaboum l’engrenage se déclenche : «  c’est bien une Juive !! Avec toute la malignité de sa race. Ce genre de créatures vous séduit pour mieux vous posséder. Et comme je suis chrétien, elle ne me trouve pas assez bien pour elle qui se croit de la race supérieure. Éliminons cette engeance de la surface de la terre. Ainsi, ce sera le « deux en un » : je suis vengé et j’élimine un animal nuisible ». Bon je ne suis pas certain qu’il se serait exprimé en ces termes mais en substance c’est un peu ça.
  • Il reste à savoir s’il a vraiment courtisé Déborah. Sinon ton développement s’écroule.
  • Il peut s’écrouler même sans ces éléments. Ce serait idiot de faire de Krause un coupable uniquement parce que je le tiens pour un enfoiré. Mais je ne dois pas négliger le fait qu’un abus d’objectivité ne doit  pas me conduire à l’innocenter au premier abord.
  • C’est toujours un peu cornélien ton histoire !
  • Non, cette réflexion n’a rien d’une pièce de Corneille ! Très franchement je ne crois pas Krause coupable. Mais ma rage d’avoir vu Déborah morte, peut-être que je devais la passer sur quelqu’un. Il fait un excellent bouc émissaire. Mais je crains qu’il ne faille trouver autre chose.
  • Réfléchissons !!

Nous arrivions sur le chemin goudronné. Les chariots roulaient plus facilement…Allaient-ils un jour sur cette jonction entre le 7 et le 8, régler ce problème de graviers l’été qui s’enfonçaient dans la gadoue l’hiver…?

Nous arrivions au petit carrefour de la Rue des Prés Hauts -qu’il fallait traverser- et de la rue de la Chardonnière. De leur véhicule Khuê et Gottfried, un couple de résidents du Golf, membres de l’AS, sortaient de leur rue et nous adressaient un petit coup de klaxon. Ils partaient sans doute faire des courses. Nous leur retournions un petit salut de la main et… un petit clin d’œil amical !

Suite au prochain épisode.

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