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Chaos à Sénart Trou N° 2 Episode 5

Chaos à Sénart

Trou N°2

Episode 5

 

Noble, sa femme, certainement, mais insignifiante, ne répondant pas du tout à ce que son prénom royal, Clotilde, et son nom poétique, de Jubainville, faisaient attendre. Elle semblait avoir été mise au monde pour donner son approbation à tout ce que disait son mari. C’est sans doute de la même façon qu’elle avait dit oui quand il l’avait demandée en mariage. Je n’arrivais pas à imaginer qu’il y ait jamais eu entre eux de l’amour. Mais allez savoir ! Elle sortait d’une famille de la noblesse provinciale, ou l’on avait plus d’enfants que de richesse. Lui était fils d’un petit marchand de bois. De là à se prendre pour  Julien Sorel dans le Rouge et le Noir, – mais il n’en avait surement jamais entendu parler. Quelles études avait –il faites ? Il laissait traîner sur ses débuts un voile que personne n’avait les moyens ni l’impolitesse de soulever. Très tôt il s’était lancé dans les affaires, aidant d’abord son père avec des visées plus ambitieuses. Peu à peu il avait touché à tout : spéculations immobilières, rachat et revente de petites industries, opérations sur les changes, trafics en tous genres. On lui prêtait encore d’autres activités, douteuses sinon malhonnêtes. Certains lui appliquaient même la fameuse devinette :«Connaissez-vous la différence entre Pilastre et un escroc ? L’escroc s’est fait prendre ». Je n’en croyais rien, et sans miser un euro sur son honnêteté, je le pensais assez  habile pour circuler toujours au bord du gouffre sans jamais y tomber. Quand il s’était marié, ses comptes en banque contenaient largement de quoi redorer le blason des Jubainville. Il l’avait redoré, rachetant après le décès du patriarche, le château ancestral, dont il avait fait sa résidence, somptueuse et courue de tout ce que les environs comptaient de personnes influentes. Car le nom de Jubainville qu’il s’était empressé de rajouter au sien sur ses cartes de visite, lui servait à la fois d’amulette et de laissez-passer. Il ne perdait jamais une occasion de rappeler les grandes alliances de son épouse, sans préciser, bien sûr, que la situation médiocre des Jubainville les avait depuis longtemps éloignés. Il s’était fait spécialiste en généalogie pour informer les amis que Clotilde était ceci par sa mère, une cela par sa grand-mère, que son oncle avait épousé une de ceci, tandis que sa tante était mariée à un Von cela. C’était plus fort que moi, je n’arrivais à voir dans cette quête éperdue de respectabilité aristocratique que le désir de servir ses intérêts les plus matériels. Un nom à particules fait tomber bien des obstacles. Je me rappelais Paris tout de suite après mes études. Ma logeuse m’avait très fermement prévenu qu’il n’était pas question d’amener dans ma chambre « des femmes ».Puis j’avais fait la connaissance de Mathilde, et dans l’impossibilité de coucher  avec elle en plein air- c’était l’hiver !-je l’avais invité chez moi.

Quand ma logeuse avait appris qu’elle était baronne et portait un nom connu de la noblesse Alto-séquanaise, elle n’avait plus soulevé aucune objection.

Ainsi, Pilastre-Jubainville était-il entré successivement au Rotary, au Lion’s club et dans je ne sais combien d’autres associations qui étendaient à l’infini le cercle de ses relations financières autant que sociales. Puis il avait eu l’idée de sa vie : la création de ce golf, sur des terrains pour partie hérités de son père. Le reste, anciennes terres agricoles essonniennes, dans un coin ou la « paysannerie » avait quasi-totalement disparu, il l’avait avec ses acolytes, obtenu pour moins qu’un bouchée de pain. C’était le temps du boom économique : pour les produits de prestige, il y avait toujours preneur à n’importe quel prix. L’opération terminée, on avait parlé pour les premiers investisseurs, de bénéfices allant jusqu’à quatre cent pour cent. Pilastre avait échangé sa grosse BMW contre une Maserati encore plus puissante. Puis, tout naturellement et bien que jouent comme une « pince », il était devenu président du club. Le directeur qu’il avait choisi n’avait pu, sous peine de perdre sa place, lui refuser un index à 17.9.

  • Eh, Gilou à quoi penses-tu ?

C’était à moi de jouer, mais je n’en faisais rien, tout occupé de Pilastre-Jubainville. Je n’avais même pas remarqué qu’en un coup de fer 9 parfait Raphaël avait amené sa balle à à peine 5 m du trou . L’amour-propre me piquait, mais aussi une fureur abstraite et ridicule  contre Pilastre et ses pareils ; les deux sentiments me donnaient l’envie de me surpasser ! J’hésitai d’abord sur le choix du club. Puis je mesurai longuement la distance à la jumelle avec une précision de géomètre, fis plusieurs coups d’essai au pitch. Enfin je frappai ma balle. Elle s’arrêta à la même distance du trou que celle de Raphaël, mais devant le drapeau pour un putt de retour en montée !!

  • Bravo !
  • Ne me félicite pas. C’est à Pilastre que je le dois.

Je lui expliquai ce qui venait de se passer en moi. Il ne s’en étonna pas, sachant d’expérience que les méandres psychologiques du golfeur sont imprévisibles.

  • Est-ce que tu sais au juste pourquoi Pilastre a été débarqué ?
  • Pas vraiment !
  • Je te raconte, ce n’est pas triste !

Suite au prochain épisode

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